Je lis rarement des livres anglais en français, mais pour les Pensées de la Terre (Earth’s Insights) de John Baird Callicott, j’ai fait une exception car le livre me faisait de l’oeil sur l’étagère d’un libraire depuis un moment et je n’ai pas eu le courage d’attendre de me faire livrer la version anglaise.

Pour ceux qui ne connaissent pas Baird Callicott, c’est un éminent philosophe et spécialiste mondial d’éthique environnementale. Sa recherche d’une éthique environnementale éco-centrée, c’est-à-dire qui trouve des justifications morales à la protection de la nature dans la valeur intrinsèque même de la nature et non pas sa valeur par rapport à l’homme, a inspiré de nombreux environnementalistes et politiciens, même s’il n’est pas très connu du monde francophone. Voici un résumé critique de la vision qu’il propose dans ce livre.

Une exploration des éthiques environnementales traditionnelles à travers les continents

Si le premier chapitre est un peu aride (on le dirait tout droit sorti d’un cours d’éthique, ce qui est probablement le cas !), la partie centrale du livre qui traite des éthiques environnementales propres à chaque grande tradition religieuse ou métaphysique aux quatre coins du monde est une mine de connaissances et de prises de conscience pour nous lecteurs.

Europe et Moyen-Orient

Baird Callicott décrypte d’abord le rapport homme-nature dans les religions du livre – christianisme, judaïsme, islam, et dans la traditions religieuses des Grecs anciens. Les différences entre ces trois pensées sont plus proches qu’on ne l’imagine, et tendent toutes vers une forme d’éthique environnementale anthropo-centrée, particulièrement dans l’islam.

Je découvre dans ce chapitre qu’il existe deux textes différents de la Genèse, la lecture comparée de ces textes permettant d’éclairer le rapport des Occidentaux à la nature. Comme quoi il n’est jamais trop tard pour apprendre, même sur sa propre culture.

Asie du Sud et de l’Est

Baird Callicott élabore une analyse très fine et complexe de l’hindouisme et du jaïnisme et de leur positionnement par rapport au vivant. Puisque ces deux religions prônent un désintérêt pour les choses matérielles, elles présentent des avantages pour une éthique environnementale éco-centrée, mais également des limitations.

C’est également le cas du confucianisme, qui cependant développe une approche “sociale” de la nature. Tout est relation, et l’Homme s’inscrit dans la nature en relation à elle et non en opposition à elle, comme dans la pensée occidentale dualiste.

Dans le taoïsme, on retient surtout la notion de wu-wei, traduit par non-agir ou non-interférence, mais qui n’est pas simplement une approche passive. Toute la conception chinoise de la nature est structurée par une polarité (yin-yang), ce que les Occidentaux interprètent à tort comme une dualité.

La philosophie qui semble la plus prometteuse pour élaborer une éthique environnementale est sans conteste le bouddhisme, et en particulier le zen. Baird Callicott, très pointu sur les religions et philosophies asiatiques, fait une magistrale démonstration du rapport homme-nature dans le zen japonais, qui pousse le rapport le plus loin possible de la vision occidentale. Le zen opère en effet un renversement de la relation homme-nature occidentale, car la nature est d’ordre divin et exerce sa domination sur l’homme.  Selon lui, “le zen propose une attitude esthétique et une éthique de la simplicité et de la frugalité” qui cadre parfaitement avec les concepts de l’écologie moderne, dans sa version “profonde” selon les termes d’Arne Naess.

En ce sens le satori que recherchent les moines zen est très différent du nirvana des bouddhistes Theravada. C’est l’expérience sensorielle d’une communion avec la nature et non l’expérience d’un détachement sensoriel tel que prôné par Bouddha.

Extrême-Occident

A partir de là commence dans le livre un domaine qui m’est peu connu mais qui m’attire énormément : l’exploration des traditions écologiques des peuples premiers.

Dans le paganisme polynésien, je découvre que le Kumulipo, l’équivalent de leur Genèse, la description des premiers temps ressemble étrangement au récit de la genèse de la terre par les scientifiques modernes. Quelle étonnante lucidité pour un peuple “primitif” ! Le fameux pono hawaiien, que l’on traduit parfois par “vertu”, est en fait plus un équilibre parfait de la nature.

Chez les Amérindiens il y a une symbiose très forte entre l’Homme et le monde du vivant. La Terre est une Mère (comme dans toutes les traditions ancestrales, d’ailleurs), et les rapports entre la nature et les êtres humains s’organisent selon différentes sensibilités :  chez les Lakota des plaines, les animaux sont des frères (d’où le totémisme), alors que chez les Obijwas des forêts, les tribus humaines coexistent avec les tribus animales dans un modèle d’économie sociale complètement intégré. Callicott décrit cela d’une manière très imagée : les Lakota ont une éthique environnementale de la parenté, les Obijwas une éthique environnementale de la communauté.

Chez tous ces peuples, il y a en outre un soin du vivant qui est à la fois la conscience de leur appartenance au monde du vivant et une réponse sociale à la question des ressources parfois limitées.

Amérique du Sud

C’est en Amérique du Sud cependant que l’on découvre une éthique environnementale tellement élaborée qu’elle intègre chez la plupart des peuples indigènes des réflexes non seulement pour maintenir le niveau des ressources naturelles, mais également pour l’enrichir.

Pensez aux Tukano et aux Wayana (c’est moi qui ajoute ces derniers, Callicott n’en parle pas) qui profitent de leurs déplacements pour replanter des plants utiles le long des chemins dans la jungle. Pensez à l’usage de la terra preta (une terre enrichie au charbon de bois) dans le bassin amazonien, dont la technique a été perdu pendant des siècles.

Contrairement à ce qu’on imagine souvent, la pression démographique dans le bassin amazonien a été importante par le passé, et c’est toujours le cas pour les Tukano. D’où le besoin non seulement de gérer de manière durable ses ressources mais également son cycle de reproduction. Nourriture et sexualité vont donc de pair, et se doublent dans la mythologie indienne d’interdits et de limites associées.

Afrique et Australie

Dans ce chapitre, j’ai vraiment eu des révélations, comme par exemple que toutes les religions traditionnelles de l’Afrique sont monothéistes, et ce bien avant les religions du livre. De plus, le rapport africain à la nature est anthropocentrique, avec l’Homme souvent dans une position de domination ou de pré-éminence vis-à-vis de la nature, chez les Yoruba par exemple.

Une idée développée par Callicott mérite qu’on s’y attarde. C’est celle qui tente d’expliquer l’évolution si différente des éthiques environnementales entre les Amérindiens et les Africains. L’hypothèse qu’il avance est que l’installation des Amérindiens a coïncidé en Amérique avec des extinctions importantes de grands mammifères (dans le cadre de l’une des six extinctions de masse décrites par les scientifiques, voir dans Nature), d’où leur conscience aigüe de la finitude des ressources naturelles. Les Africains, eux, ont toujours évolué en terme de population avec les populations animales du continent, et ce n’est que tout récemment, depuis le 20ème siècle, qu’un problème d’extinction des grands mammifères se pose. A méditer…

Le “Temps du rêve” des Aborigènes australiens est une autre mythologie de la Genèse fascinante et qui a fait couler beaucoup d’encre. Les Aborigènes ont un sens aigu de leur place dans le paysage physique, et celui-ci joue un rôle primordial dans leur identité et leur Dasein</em> pour reprendre l’expression d’Heidegger. Le totémisme aborigène n’est plus à présenter et s’explique par leur généalogie mythique associée à des espèces différentes. Selon Baird Callicott, “la culture aborigène est un modèle de biorégionalisme”.

L’élaboration d’une éthique environnementale post-moderne

Baird Callicott conclut son livre par une tentative pour proposer une éthique environnementale post-moderne positive et reconstructive. Le message le plus important est sans conteste que “la diversité culturelle reflète la diversité biologique” et que l’un ne va pas sans l’autre. Callicott avance que cette nouvelle éthique doit se baser sur la science, reconnue quasi-mondialement et s’enrichir à travers un réseau d’écophilosophies ancrées dans des lieux et dans des traditions.

Il cite comme exemple le mouvement Chipko en Inde et les moines de la forêt en Thaïlande (qui ordonnent des arbres pour empêcher qu’ils soient coupés – j’aime l’idée !).

Si, comme toujours, son texte est une mine d’idées et de connaissances, je suis moins convaincue par sa conclusion, qui me paraît difficilement traduisible en actes de gouvernance globale dans l’urgence qui est la nôtre pour protéger la Terre. Même si dans le fond, l’interconnexion des cultures autour d’un enjeu commun me paraît la seule voie viable à suivre, elle doit encore être dessinée.

Allez, au travail éco-citoyens du monde !

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